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Ah, si nous avions su !

"La tempête médiatique s’est calmée. La Gruyère a gagné la bataille du Moléson et le Département militaire fédéral a battu en retraite. Sur fond de campagne électorale et d’ambitions claniques ou personnelles diverses, on a pu voir gens de gauche et de droite récolter de chaque côté de la Grand-Rue bulloise des signatures pour une pétition visant à «sauver le Moléson».

Tout cela est bel et bon, mais suscite étonnement et remise en question. La surprise tout d’abord. Elle tient à l’ignorance ou au déni de la réalité dont ont fait preuve les acteurs concernés. Les politiciens ne savaient rien des intentions de l’armée. Les exploitants de la station touristique de Moléson-Village «avaient eu connaissance du projet, mais ne savaient pas que l’antenne serait si grande». Les autorités communales de la ville de Gruyères ne savaient pas, elles non plus. Les plans de mise à l’enquête qu’elles avaient approuvés ne montraient pas que la gare d’arrivée du téléphérique serait si massive et qu’elle défigurerait la crête de la montagne. «Ah, si nous avions su, nous aurions pu intervenir pour infléchir le projet», ont-elles déclaré.

Me vient alors une grave inquiétude. Nous exclamerons-nous aussi tous en chœur «nous ne savions pas» si s’érigent sous peu sur les hauts du Lac-Noir, sur les crêtes du Cousimbert et de la Berra, au-dessus du couvent de la Valsainte, sur les cols aux Paccots, les dizaines de colosses à pales prévus sur ces futurs sites industriels? Des éoliennes de cent trente-neuf mètres de hauteur à côté desquelles l’antenne militaire du Moléson et ses quarante mètres n’apparaîtrait que comme un minuscule et ridicule appendice. Or, beaucoup d'entre nous sommes concernés: défenseurs de la biodiversité déclinante, milieux touristiques dépendant de nos «paysages de cartes postales», habitants du Moyen-Pays à l’horizon préalpin bientôt crénelé de géants deux fois plus hauts que la cathédrale de Fribourg. Nous aussi, centaines de randonneurs coutumiers des crêtes menacées. Qu’y cherchons-nous, si ce ne sont, comme l’a si bien dit le philosophe Jacques de Coulon «les lieux de ressourcement dont notre société pressée et stressée a grand besoin»? Le débat sur la place des éoliennes dans notre pays est loin d’être clos. A son terme, personne n’aura le droit de dire «je ne savais pas», et surtout pas les dirigeants qui prendront des décisions fondamentales. La remise en question, quant à elle, ne date pas d’hier.

Nous sommes certainement nombreux à ne pas avoir attendu Fukushima et les élections pour nous soucier de l’avenir de la planète et pour chercher des solutions raisonnables. Quoi qu’en disent ceux qui veulent nous enfermer dans un carcan idéologique, il n’est pas indispensable de détruire l’environnement sous prétexte de le protéger. De vraies alternatives existent: économies, énergie solaire, biomasse, géothermie… On peut demeurer résolument écologiste et refuser l’implantation sur les crêtes de machines qui ne produiraient jamais qu’une part infime de l’électricité consommée. Privé de crédibilité par son caractère de plaidoyer pro domo, le récent sondage organisé par le promoteur Greenwatt SA n’y changera rien. Tout juste aura-t-il le mérite de nous rappeler que, tapis derrière l’horizon montagnard, les intérêts financiers guettent.


Laissons conclure Philippe Roch,ancien directeur du WWF suisse puis secrétaire d’Etat à l’Environnement: «La grande erreur actuelle vient de la démesure qui imprègne toute notre société. Avec les éoliennes, elle peut même conduire à écraser la nature au nom de l’écologie! Il faut sortir de cette démesure. L’écologie c’est la science, et la politique, de l’harmonie, des équilibres."

Simon Rebetez,

Essert, 22 octobre 2011

Source et original : courrier des lecteurs, La Liberté