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Sur nos monts, quand l'éolienne

"Le Plateau suisse se bétonne et se dénature. Les espaces verts sont sacrifiés aux besoins croissants d'une foultitude de consommateurs de plus en plus nombreux. Impossible de parcourir plus de quelques kilomètres sans tomber sur une construction humaine. Supermarchés, lignes à haute tension ou simples immeubles : la mainmise de l'homme s'étale partout. Nous avons transformé le paysage à notre image. Où que nous tournions notre regard, nous contemplons "l'humain, trop humain" (Nietzche). Chaque parcelle est immolée au dieu Profit. Résultat : nous avons poussé le bouchon trop loin et notre milieu tend à se transformer en un gigantesque bouchon. Notre vie elle-même n'a-t-elle pas un goût de bouchon ?

Notre société pressée et stressée a un grand besoin de lieux de ressourcement. De lieux où Dame Nature n'a pas été déflorée par l'homme prédateur. Ménager des espaces où la nature puisse rester elle-même, c'est non seulement sauvegarder l'environnement, mais aussi notre propre équilibre. Rien ne vaut une promenade en forêt ou dans les pâturages pour faire le plein d'énergie après des heures passées dans le tumulte urbain ou derrière un ordinateur. Heureusement qu'il reste nos montagnes, me direz-vous. Elles sont le symbole de notre pays comme l'atteste le début de nos hymnes nationaux. Jusqu'en 1961, nous chantions nos 'monts indépendants' puis 'sur nos monts, quand le soleil'. Indépendants, ensoleillés, immaculés : nos sommets offrent une alternative indispensable à l'agitation de la plaine. Pour combien de temps ?

Il y a quelques décennies, le poète valaisan Maurice Chappaz dénonçait les 'bandits de bureau' qui balafraient les visages des montagnes en les striant de remontées mécaniques. Le titre de son livre qui fit scandale résume : 'les maquereaux des cimes blanches'. Aujourd'hui Maurice doit se retourner dans sa tombe en constatant que ces 'maquereaux' se drapent de la toge verte du politiquement correct quand ils proposent d'installer des éoliennes sur nos monts, au nom énergétique trois fois saint de Propreté, Renouvelable et Libération du nucléaire. On nous annonce l'implantation d'éoliennes au Lac-Noir puis sans doute bientôt à la Berra et au Cousimbert. Mais sait-on que, pour leur construction et leur entretien, ces moulins sophistiqués exigent la construction de routes qui remplaceront nos sentiers pédestres, obligeant ainsi le promeneur à se ressource sur du bitume ? Sait-on aussi que ces éoliennes sont loin d'être silencieuses et qu'elles fauchent des nuées de d'oiseaux passés à la moulinette ? Nos politiciens qui veulent être dans le vent en cette année électorale se rendent-ils compte de ce viol qui consiste à défigurer nos 'monts indépendants' pour en faire des parcs technologiques ?

La sortie du nucléaire doit-elle se faire sur le dos de notre patrimoine naturel et de nos besoins vitaux de régénération ? L'exploitation effrénée des ressources naturelles doit-elles s'opérer au détriment de notre ressourcement ? Quand la technique triomphante aura envahi les moindres recoins de notre environnement, il sera trop tard. Nous serons condamnés à recharger nos batteries dans les grandes surfaces ou dans les musées d'histoire naturelle, face à des animaux empaillés. Heureusement, il existe d'autres manière de quitter le nucléaire que les éoliennes sur nos sommets, à commencer par les économies d'énergie ou le solaire.

'La nature est un temple...; l'homme y passe à travers des forêts de symboles', écrivais Baudelaire. Allons-nous la livrer aux marchands du temple ? Puissent tous les citoyens amoureux des espaces vierges se réveiller lorsqu'ils chanteront, le 1er août : "Sur nos monts quand le soleil" et non "éolienne"... Ou alors il faut changer l'hymne : 'Sur nos monts quand l'éolienne, annonce une brillante aubaine...' La fine pointe de l'âme helvétique - nos cimes - est-elle destinée à devenir robotique ?"


Jacques de Coulon,

Fribourg, le 22 juillet 2011


Source et original : courrier des lecteurs, La Liberté